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DANSE DE GRANDE FELICITE
Une biographie du Khenpo Tsultrim Gyamtso rimpoche
par Dzogchen Pönlop rimpoche
Chaptitre 3
Pèlerinage aux sites sacrés de retraite
L'autobiographie dit :
En général, le peuple du Kham aime aller en pèlerinage aux sites consacrés.J'ai apprécié les pèlerinages dès mon enfance.
Rimpoche accepta de nombreuses épreuves en allant par deux fois en pèlerinage à deux stages [précoces de sa vie].
Lors du premier, sa jeune soeur et lui furent conduits par leur mère dans un périple à travers le Tibet. Suivant la tradition des pélerins du Tibet oriental, la famille s'était chargée à bloc d'immenses sacs de provisions, literie, etc., avant de prendre le cap du Tibet central depuis Nangchen. Un jour où elle avait à franchir une passe de haute montagne particulièrement raide, rimpoche, fatigué, en colère, se mit à tracer seul son chemin, abordant la pente par un chemin différent, jusqu'à ce qu'il arrive à un certain éloignement de sa mère et sa soeur.
Juste à ce moment, il entendit sa mère lui crier :
- Un ours brun arrive ! Reviens vite

Sautant, dégringolant, rimpoche se rua rejoindre sa famille. En fait,sa senstion de peur avait été tellement vivace qu'il en avait oublié même sa pesante charge.
L'autobiographie raconte :
-Quand j'eus rejoint ma mère et ma soeur, autant la colère que la peur m'avaient quitté, et je me sentais joyeux à nouveau. Même si à l'époque je ne m'en rendais pas compte, aujourd'hui, après y avoir profondément réfléchi, je vois que colère, peur, et même bonne humeur, étaient simplement des contingences de mes pensées.
On voit d'après cela comment rimpoche sut tirer profit des circonstances, intégrant ses émotions au Chemin, en les changeant en conditions positives.

Le pèlerinage, commencé au Kham, prit la direction du monastère de Jang Tana (7) siège du protecteur des êtres, Sangyai Yelpa (8).
Là, il vit les statues à l'éblouissante beauté de Gesar de Ling, sa femme Durkmo, et ses trente chevaliers. Il fit des prières d'aspiration en présence de rares objets d'art sacrés aux sources de la tradition : lances, flèches, et épées des guerriers de Ling.
Dans son avancée à travers les terres du Tibet du sud, Chudo, Powo, rimpoche visita Kongpo Bönri [la Montagne bön du Kongpo), un sommet renommé consacré par la tradition Bön. Ensuite, il alla à Takhla Gampo, le siège du seigneur du Dharma, Gampopa. Il visita aussi des sites sacrés bénis des Karmapas. A chacune de ces places, sa visite prenait la forme d'une grande circumambulation dans le sens des aiguilles d'une montre.
Il visita aussi les sites sacrés de la région de Yarlung, y compris Yumbu Lakhar, le premier palais du seigneur Nyatri Tsenpa, premier roi du Tibet ; Yarlung Sheldrak, une grotte de pratique de Gourou Padmasambhava ; et le sanctuaire de Tara dans le temple de Thadul (9).
Puis rimpoche visita le monastère de Samye, "le temple inchangeant spontanément apparu", qui avait été construit grâce aux efforts conjoints de Padmasambhava, le Maître d'Uddiyana, de Trisong Detsen, le roi dharmique et de Shantarakshita, le grand abbé. Rimpoche fit des offrandes au temple et dans les ailes de celui-ci représentant les quatre continents et leurs subcontinents.
De Samye, rimpoche franchit la passe de la montagne de Gökar et parvint à Lhasa.
Au cours de ce voyage, rimpoche et sa famille avaient épuisé leurs provisions de bouche ; aussi demandaient-ils l'aumône. Un jour, alors qu'ils avaient juste reçu assez de tsampa pour un petit-déjeuner et que la mère de rimpoche avait en main le petit sac la contenant, soudainement, surgi de nulle part, un petit chien le lui arracha des mains la tsampa et éparpilla son contenu sur le sol. Rimpoche relate ce souvenir dans son autobiographie :
Ce que ma mère et ma soeur ressentirent à moment-là, je n'en sais rien, mais, pour ce qui me concerne, j'étais affamé, et ça arrivait juste au moment où on allait manger. J'étais terriblement contrarié. Quand j'y pense aujourd'hui, le sentiment qui s'est élevé en moi à cet instant n'était pas différent de celui d'un riche souffrant d'avoir perdu tous ses biens.
Il donna aussi par la suite des instructions de dharma en lien avec l'évènement et sous une forme versifiée :
Roi dépossédé de son royaume ou mendiant de sa nourriture,
De cela, je suis sûr : la souffrance que votre esprit endure sera la même.[...]
Quand vous réfléchissez à combien la souffrance de l'attachement, sans changer, va longtemps persister,
Même si vous avez beaucoup de plaisirs,
Vous comprenez que la souffrance de ce malheureux est momentanée
Et votre compassion pour les gens riches qui s'attachent à une existence réelle, augmente.
RImpoche termina son tour de Lhasa en visitant les sites les plus sacrés de la ville. Après avoir quitté la ville, il prit pour chemin de retour une boucle nord-sud. De cette manière, ce chemin encerclait tous les sites en une vaste circumambulation dans le sens des aiguilles d'une montre. En redescendant du nord, il fit une expérience insolite qu'il décrit ainsi dans son autobiographie :
Ce fut comme un rêve, et pourtant, en même temps, j'entendais comme réels les bruits accompagnant la présence d'un ours, et c'était comme si je pouvais effectivement sentir la présence de l'animal. C'était complètement terrifiant. Quand j'examine cette expérience maintenant, je peux voir que ce n'était rien d'autre que l'apparition claire d'un aspect de mon esprit, celui qui avait été habitué à la peur. Je peux voir avec une grande certitude que le même principe s'applique aux méditations sur l'absence de soi, la vacuité, les déités et mandalas du vajrayana : en cultivant la familiarité avec celles-ci, les apparences claires associées à ces réalités augmenteront.
Rimpoche offre alors ces instructions sous forme de vers:
En s'habituant soi-même à la peur et à la colère,
Les apparences claires de celles-ci prendront vraiment de la puissance.
Voyant cela, vous pouvez renverser la situation :
Par l'habitude, vous pouvez définitivement développer des manifestations claires
De la vacuité, des déités, mandalas, et ainsi de suite. [...]
Difficile, est-il dit, de rendre à des parents leur gentillesse,
Mais il est encore plus difficile de rendre à des parents
La gentillesse qu'ils ont eue en nous introduisant au dharma.
Avec ceci à l'esprit, je fais la prière que tous les êtres, nos mères,
Puissent achever l'Éveil.
Enfin, rimpoche retourna sans difficultés dans sa mère-patrie.
Le seigneur et gourou avait dix-sept ans quand il entreprit son second voyage au Tibet et, cette fois, il voyagea en compagnie de l'un de ses frères et d'une de ses soeurs. Ils prirent la route "moyenne" vers le nord, finalement orientée sur Lhasa. L'autobiographie dit :
Quand nous nous mîmes au début en route, nous avions à porter beaucoup de choses avec nous, nourriture - de la viande, du beurre et de la tsampa - et literie. Ceci rendait nos sacs extrêmement lourds. Aussi expérimentâmes- nous trois stades de souffrance: au début, la souffrance d'avoir à porter la nourriture, qui était difficile à déplacer. Au milieu, il y eut la souffrance de savoir que notre nourriture s'amoindrissait. Et, finalement, la souffrance de ne plus avoir de nourriture du tout. Des trois, la souffrance d'avoir à porter une charge complète de nourriture était la pire, car elle avait deux revers : les lourdes provisisons ne se déplaçaient pas facilement, et nous nous inquiétions constamment de savoir qu'elle pouvait être volée par des bandits et autres brigands, ou se perdre.
Rimpoche offrit à ce moment ce vers en guise d'instruction:

Kye ma, tourbillonnant dans l'existence où l'on est fixé sur un 'moi',
Il n'y a pas d'autre choix que de dépendre de la nourriture et des possessions.
Mais, contemplant la souffrance d'amasser et de perdre,
Un grand enthousiasme nait pour la manière du yogi, libre de l'agir, libre d'une fixation.


Rimpoche poursuivit son pèlerinage à Lhasa, visitant des sites sacrés tels Samye et faisant des offrandes et des prières d'aspiration, comme précédemment. Afin de voir les endroits où le premier peuple tibétain avait vécu, rimpoche s'organisa pour visiter les pays sacrés du Yarlung. Pour s'y rendre, il fut obligé de traverser un affluent tributaire mineur du Brahmapoutre à Tshetang. Alors qu'il était parvenu au milieu de la rivière, le niveau de l'eau s'éleva dramatiquement. Soudainement, rimpoche se trouva sur le point d'être complètement submergé. A ce moment, il fut directement protégé par le yidam, Arya Tara. Son autobiographie dit :
J'avais une grande foi en la Noble Tara depuis tout jeune et m'étais engagé dans sa pratique depuis longtemps. Là, au milieu de l'eau, toutes pensées des trois temps s'arrêtant, je me mis à prier avec ferveur Tara. Même si je ne savais pas nager, la seule chose dont je me rendis ensuite compte fut que j'avais été transporté vers la rive.
Rimpoche chanta ce vers d'instruction:
Consécutivement à un expérience de souffrance difficile à supporter,
Je devins plus heureux et alerte que jamais auparavant.
Bonheur et souffrance changent l'un et l'autre : ils sont impermanents.
Ne laisse pas l'attachement à la permanence leurrer ton esprit.
Le jour suivant, la fratrie se trouva réunie au monastère de Tshetang, et, à partir de là, visita tous les sites sacrés du Yarlung. Encore une fois, franchissant les passes de Khyak et Gökar, et ainsi de suite, par la route du nord, ils s'en retournèrent tranquillement chez eux.
Bref, [même à un âge plus avancé] rimpoche sans faire sien le style d'aujourd'hui de grands enseignants, de personnages importants, qui voient dans les pèlerinages une sorte de dérivatif agréable, marchera sur les traces de ceux dotés de grandes fortune [karmique] et foi, prêts à des épreuves majeures afin de pratiquer un dharma authentique.
Il entreprendra de pérégriner sur le mode d'une humble personne ordinaire, et, à travers ses expériences spéciales sur le Chemin, réunira les accumulations de mérite et de sagesse, se purifiant de ses obscurations. De cette manière, il développa expériences et réalisations uniques. Plus tard, rimpoche ne manqua jamais d'étendre son soutien aux pèlerins ordinaires en Inde et au Népal, afin qu'ils puissent pratiquer un dharma authentique. Il savait leurs joies et leurs peines intimement et leur entreprise le touchait particulièrement. 

Le jour suivant, la fratrie se trouva réunie au monastère de Tshetang, et, à partir de là, visita tous les sites sacrés du Yarlung. Encore une fois, franchissant les passes de Khyak et Gökar, et ainsi de suite, par la route du nord, ils s'en retournèrent tranquillement chez eux.
Il entreprendra de pérégriner sur le mode d'une humble personne ordinaire, et, à travers ses expériences spéciales sur le Chemin, réunira les accumulations de mérite et de sagesse, se purifiant de ses obscurations. De cette manière, il développa expériences et réalisations uniques. Plus tard, Rimpoche ne manqua jamais d'étendre son soutien aux pèlerins ordinaires en Inde et au Népal, afin qu'ils puissent pratiquer un dharma authentique. Il savait leurs joies et leurs peines intimement et leur entreprise le touchait particulièrement.
 
Notes de ce chapitres 3
byang rta rna mgon, monastère de la lignée Yelpa (Yel pa) Kagyü aussi affilié au monastère de Tsurphu, siège principal de la lignée Karma Kagyü (Tibetan Buddhist Resource Center, G2628).
sangs rgyas yel pa, 1134-1194, aussi connu sous le nom de Yelpa Yeshe Tsek (Yel pa ye shes brtsegs), composa de nombreuses oeuvres, principalement des chants de réalisation et des suppliques (Tibetan Buddhist Resource Center, P5132).
9 Thadul est un site historique majeur dans le sud du Tibet. Il a été construit par le roi tibétain Songtsen Gampo au VIIe siècle comme l’un des quatre « temples frontaliers » (mtha’ ’dul gyi gtsug lag khang bzhi ) afin de soumettre les forces malveillantes du Tibet de cette époque (The Great Tibetan-Chinese Dictionary).