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DANSE DE GRANDE FELICITE
Une biographie du Khenpo Tsultrim Gyamtso rimpoche
par Dzogchen Pönlop rimpoche
Chapitre 4
Pèlerinage aux sites sacrés de retraite (suite)
De huit à dix-neuf ans, rimpoche s'en remit à la Noble Tara comme yidam personnel, et s'engagea dans sa pratique. De nombreux signes d'accomplissement s'élevèrent au cours de celle-ci, tels que le rêve répété d'une belle femme attirante qui le protégeait de la peur. Depuis cette époque incluse, le seigneur gourou conserva la Noble Tara comme sa déité tutélaire principale en terme de pratique maintenue dans la continuité. Il découvrit le Trésor-de-l'esprit d'une supplication à Tara accomagnée d'une louange qui décrit comment elle protège des huit sortes de peurs et des seize sortes de peurs. Il créa une danse de vajra pour aller avec ces derniers prières, chants et danses que ses disciples pratiquent encore aujourd'hui.
À dix-neuf ans, rimpoche eut à souffrir d'un maladie sévère. Il dit, dans son autobiographie, que c'est la première fois qu'il eut à ressentir la peur de mourir, et rappelle comment il parvint à voir une circonstance négative - le déséquilibre des éléments que la maladie génèrait - comme un ami spirituel.
Cette peur instiguée par l'impermanence fut la cause chez moi d'une réflexion plus profonde sur celle-ci même. Elle m'aida à comprendre que les projets centrés sur cette durée de vie seule n'ont pas de vrai sens. Encore et toujours, cette pensée se levait en moi : 'Si je réchappe à cette maladie, j'accomplirais le vrai dharma'. Je me faisais sans cesse ce genre de promesse. La maladie comportait une gorge enflée. À la fin, du pus commença à s'écouler de mon cou et je me rétablissais rapidement. Je revins à mon état de bonne santé précédent, fermement convaincu que je pratiquerais le dharma.
Kye ma! Encore et encore, j'ai médité
Sur la souffrance des trois royaumes ,
L'impermanence et le changement.
Cette expérience qui fut mienne
De la souffrance du changement
Fut le premier gourou m'encourageant au dharma [...].
Torturé par les conditions adverses de la maladie,
Souffrant au point d'en mourir,
J'ai vu que seul le vrai dharma
Pouvait procurer un refuge,
Et gagnais en inspiration
Quant à m'éveiller pour le bien des êtres.
Rimpoche était conscient que, pour pratiquer le dharma correctement, il aurait besoin de se relier à un maître, un ami spirituel. Il commenca par voyager à Dzongsar, en Dege, où il rencontra Jamyang Tcheukyi Lodreu (10).
Il en reçut dans toutes ses phases la grande initiation du glorieux Hevajra, le yidam principal de la tradition exaltée des Sakyas. De la transmission en deux volets, selon la tradition Lam Dre (Le Chemin et son fruit), de L'Explication pour l'assemblée, et L'Explication pour les disciples, rimpoche reçut la transmission de L'Explication pour les disciples conjointement à la transmission de personne à personne de ses profonds symboles. Il reçut aussi les pratiques extérieures et intérieures de Virupa, les pratiques extérieures et intérieures du Chemin profond, la pratique de Vajrayogini Naro Khechari, et d'autres transmissions.
A la même époque, Deshung rimpoche (11), un maître accompli et érudit, qui avait reçu L'Explication pour les disciples cinq fois, était au service de Tcheukyi Lodreu rimpoche en tant que Kyorpön (assistant enseignant senior). De celui-là, rimpoche en obtint l'intégralité des exercices yogiques des canaux et des souffles (rtsa lung) ; et  aussi les transmissions par lecture des travaux complets des Cinq Ancêtres sakyas.(12)
Alors qu'il était kyorpön, il m'instruisit de la transmission des canaux et des souffles qui existe dans la lignée Kagyu. Simultanément, il me conta les histoires de vie de plusieurs siddhas Kagyus.Tout en recevant des enseignements de la lignée Sakya, ma foi en le dharma kagyu s'accrût.
Rimpoche ayant ainsi excellemment reçu inititations mûrissantes et instructions libérantes, s'en retourna dans son pays natal.
Le maître suivant auquel rimpoche se relia était le vénérable Lama Zopa Tharchinne (13).
La première fois que rimpoche en entendit le nom et parler de sa réputation de vivre seulement dans des grottes, se comportant en yogi au libre-agir, tout comme Milarépa, libre de la nourriture, la richesse, et les possessions, sa foi s'éleva et rimpoche se mit en route pour Kampe Dorje Drag (14).
L'autobiographie dit :
La première fois que je rencontrais le gourou, il était en train de lire l'histoire de Machik Labdreun (15). précisément, il en était au passage qui nous dit comment, à sa naissance, Matchik, lévitant de trente centimètres au dessus du sol, y demeura en posture de danse, ses trois yeux fixant l'espace. A ce moment, le regard du gourou et le mien se rencontrèrent. Le gourou me dit que c'était une coincidence auspicieuse.
Sur un mode similaire à cellui dont Milarépa avait rencontré la première fois Marpa, les conditions auspicieuses préludant au premier contact entre gourou et disciple s'étaient combinées excellemment.
[...]
Le vénérable Lama Zopa commença d'abord par être moine au glorieux monastère de Dilyak(16). Plus tard, il accomplit la traditionnelle retraite de pratique intensive en trois ans. Il fit aussi un pèlerinage en prosternations complètes (17) du Kham à Lhasa, durant lequel des expériences et des réalisations spéciales se firent jour en son esprit.
L'autobiographie dit :
Une fois, j'interrogeais le gourou sur son expérience de pèlerinage en prosternation complète. Au début, me dit-il, c'était très difficile. S'écraser sur un sol bosselé, avec des pierres, vous moulait complètement. D'une façon ou d'une autre, une fois que l'on s'était habitué, continua-il, il n'y avait plus de problèmes du tout. Et, totalement acclimaté, on aurait dit que le corps avait parachevé son plein potentiel de souplesse: il renvoyait une impression plaisante de légèreté ; l'esprit dans cet état de flexibilité nouvellement acquise, libéré de toute torpeur et agitation, se retrouvait doté d'une grande clarté, disait-il encore. Cette clarté surhaussée de l'esprit, à certains moments, toucha à un tel niveau que le gourou se crût sur le point de réaliser les pouvoirs cognitifs les plus élevés. Cependant, se remémorant encore et encore les profondes instructions de son gourou, il continua d'aller de l'avant, libre de tout attachement ou soupçon d'ambition, jusqu'à la complétion du résultat.
Après quoi, Lama Zopa Tarchinn servit comme maître de rituel (dordje lopön) pendant trois ans. Au terme de ses engagements, Lama Zotar (=Zopa Tarchinn) fit le voeu de pratiquer, l'esprit fixé sur un seul point, dans la grotte d'une vallée où il n'y aurait aucun être humain. Fuyant le confort de ses quartiers ordinaires, il voyagea jusqu'à Khampe Dordje Drak, une grotte de pratique à environ une demi-journée du monastère de Dilyak. En ce lieu, Lama Zotar entreprit l'ascèse exhaustive d'une pratique du dharma, laissant partir à vau-l'eau toute considération pour les plaisirs de cette vie présente.
C'est de ce gourou, à cet endroit, que rimpoche reçut les instructions du Mahamudra, le Grand Sceau. En ayant complété les préliminaires externes et ordinaires, intérieures, extraordinaires et ses quatre préliminaires spéciaux, rimpoche reçut les explications du profond chemin du Mahamudra qui tranche à travers les élaborations conceptuelles. Il ne s'agissait pas seulement de leçons basées sur des textes mais des transmissions profondes, entre individus, données sur le mode oral du pragmatisme le plus direct (dmar khrid).
A peu près hebdomadairement, une fois que rimpoche eut achevé une période de pratique intensive, il faisait une offrande de réalisation (rtog 'bul) au gourou, dont il recevait des instructions de pointage supplémentaires et des méthodes pour se rendre net de tout obstacle et améliorer sa méditation. De cette manière, il reçut sous leur forme intégrale toutes les méthodes et instructions coutumières à la lignée kagyu.
Ecoutant l'injonction de son gourou, rimpoche se mit ensuite en route pour le monastère de Dilyak, afin de rencontrer son maître de retraite, Lama Sangyai Punntsok. A cette époque, il vit aussi Khenpo Tsegyam, qui demeurait en compagnie de Lama Sangyai Punntsok, au centre, et Karma Trinlai rimpoche. Celui-ci, avec sa suite, était venu en visite.
Lama Sangyai rimpoche fit remarquer à rimpoche et aux autres religieux présents que, bien que les kagyupas aient une forte tradition de pratique, peu d'entre eux étaient formés au topique de la cognition valide (c. à d. la logique et l'épistémologie bouddhiste). Dans le futur, expliqua t-il, la lignée kagyu retirerait un grand bénéfice de l'étude en profondeur des enseignements sur la cognition valide.
Lama Sangyai donna donc l'instruction à rimpoche d'apprendre la cognition valide auprès de Khenpo Tsegyam, accompagnée de l'initiation de Manjushri, le Lion du verbe, initiant par là même la tradition d'étudier la cognition valide dans les centres de pratique en retraite.
Le nom de Droupön Tenzinn Rimpoche (18) revenait souvent dans les propos de Lama Zotar, qui disait que celui-ci détenait la transmission des Six Yogas de Naropa, la Voie de la méthode (19). Rimpoche en vint donc à nourrir le désir de rencontrer Droupön Tenzinn rimpoche pour recevoir de celui-ci les enseignements sur ces Six Dharmas.
Avant que sa période d'entraînement avec Lama Zotar ne soit considérée terminée, rimpoche reçut encore les initiations sur la profonde pratique de Tchö, - la Coupure-, de celui-ci, ainsi que les instructions sur ses visualisations, etc. sur le mode d'instructions personnelles, directes, sans dépendre des textes. Rimpoche pratiqua alors sans faillir chaque soir Tchö.
Rimoche s'étendra par la suite sur l'impact que l'étude des logique et épistémologie bouddhistes eut sur sa pratique de la méditation ; comment la voie des arguments logiques était venue en soutien des pratiques de méditation  précédemment reçues, elles, sur la base des instructions cruciales ; comment ceci avait augmenté sa confiance en le Chemin, laquelle avait été surtout enracinée, auparavant, dans sa foi seule. S'il avait d'abord médité sur l'absence d'un soi et le défaut d'existence réelle,  à travers les instructions orales du gourou, désormais, grâce à son étude de la cognition valide, sa certitude en l'abscence de soi et la vacuité ne cessait de croître, tandis que d'autres excellentes expériences s'élevaient dans le courant de son être. De cette façon, non seulement il prenait plus de plaisir à l'étude de la cognition valide, mais son inspiration pour pratiquer s'était intensifiée
Suivant les instructions du maître de retraite lama Sangyai, rimpoche étudia la cognition valide dans l'environnement d'une  retraite de pratique. Rimpoche dira plus tard que ceci se révéla une forme auspicieuse de service rendu aux enseignements de la lignée de pratique.
Une fois encore, rimpoche retourna auprès du vénérable Lama Zotar pour quelques mois. Durant ce laps de temps, Lama Zotar mit à l'épreuve sa réalisation de la nature de l'esprit authentique, inexprimable, et l'éclaira sur ses derniers doutes. Rimpoche développa la ferme résolution de pérégriner de grotte de retraite en grotte de retraite, sans aucun attachement à ses préférences personnelles, et fit des prières d'aspiration répétées pour que ceci advienne.
Notes de ce chapitre 4
 
9 Thadul est un site historique majeur dans le sud du Tibet. Il a été construit par le roi tibétain Songtsen Gampo au VIIe siècle comme l’un des quatre « temples frontaliers » (mtha’ ’dul gyi gtsug lag khang bzhi ) afin de soumettre les forces malveillantes du Tibet de cette époque (The Great Tibetan-Chinese Dictionary).
10 Jamyang Khyentse Chökyi Lodrö (’Jam dbyangs mkhyen brtse chos kyi blo gros), aussi connu sous le nom de Dzongsar (rdzong gsar) Khyentse Chökyi Lodrö, était un maître renommé de la tradition tibétaine Rimé (ris med).
11 sDe gzhung rin po ché, 1906-1987. Voir David P. Jackson : A Saint in Seattle (Wisdom Publications, 2003).
12 Les cinq ancêtres Sakya (Sa skya gong ma lnga) étaient Sachen Kunga Nyingpo (Sa chen kun dga’ snying po, 1092-1158), Sönam Tsemo (bSod nams rtse mo, 1142-1182), Drakpa Gyaltsen (Grags pa rgyal mtshan, 1147- 1216), Sakya Paṇḍita (Sa skya paN Di ta, 1182-1251) et Chögyal Pakpa (Chos rgyal ’phags pa, 1235-1280).
13 bzod pa mthar phyin.
14 khams pad rdo rje brag.
15 ma gcig lab sgron, 1105
-1149, grande fondatrice de la tradition de la pratique du Chö (gcod, lit. « couper »). Voir Machik's Complete Explanation: Clarifying the Meaning of Chöd de Sarah Harding (Snow Lion Publications, 2003) et Machig Labdrön and the Foundations of Chöd de Jérôme Edou (Snow Lion Publications, 1996).
16 Monastère affilié à Tsurphu, situé à Nangchen, dans le Kham.
17 Un pèlerinage de  prosternations complètes est une pratique traditionnelle de dévotion des pèlerins bouddhistes tibétains pour parcourir leur itinéraire, souvent sur de longues distances. Le pèlerin couvre la route de son corps par des prosternations complètes, c’est-à-dire en effectuant une prosternation à partir du point atteint par les mains tendues à terre au cours de sa dernière prosternation et répétant le processus jusqu’à ce qu’il atteigne sa destination.
18 sGrub dpon bstan ’dzin rin po che.
19 Le Mahāmudrā, d’autre part, comprend « Le chemin de la libération ».